J’ai fait un rêve.
On y voyait des éditeurs et des libraires assis autour d’une table, discutant et comparant leurs résultats respectifs de l’année écoulée dans un climat de fraternité et d’écoute mutuelle. Dans ce monde virtuel, les uns suggéraient des parutions à venir, les autres faisaient part de différents témoignages de lecteurs évoquant de possibles sujets, d’auteurs prometteurs injustement méconnus et qu’il serait bon de publier. Les premiers opinaient du chef, prenaient des notes : » oui, pourquoi pas. C’est une idée. Nous n’y avions pas pensé. »
Et les seconds de surenchérir sur leur engagement à promouvoir cet auteur dans leurs librairies.
Tous se congratulent en fin de réunion sur les quelques centaines de titres retenus d’un commun accord pour les mois suivants.
Tout va très bien dans le meilleur des mondes du livre possible.
En quelle année, cette rencontre ? J’ai raté un épisode ?
Non, vous n’avez rien raté, c’était juste un rêve, le songe d’une écoute mutuelle entre gens aux intérêts communs, éditeurs et libraires unis dans un combat quotidien pour la pérennité d’un support d’imaginaires et de connaissances commun à tous : Le livre.
Mais ceci n’était qu’une divagation d’un commercial en mal d’œcuménisme. La réalité est nettement moins poétique. Je suis assez bien placé pour observer l’antagonisme qui prédomine dans les rapports entre libraires et éditeurs. Je parle de mon expérience, il existe quelques libraires et éditeurs qui entretiennent des rapports « privilégiés » mais ils font exception. Au quotidien, les commentaires désobligeants (je reste poli) sont la règle.
Les sujets de mécontentement naissent dans les pratiques des uns et des autres : leurs soucis sont les mêmes, ce sont des commerçants logiquement préoccupés par la rentabilité de leurs affaires respectives. Chacun accuse l’autre de tirer la couverture à lui et de le mettre en péril.
Une des premières causes de bisbilles réside dans le système des offices, pratique spécifique au milieu de l’édition. Initialement, l’envoi d’ouvrages par un exemplaire était destiné à informer le libraire de la parution d’une nouveauté, libre à lui de recommander ensuite. Ce système a été dévoyé et est devenu un prétexte pour les éditeurs, utilisant cette facilité pour multiplier les « informations » et devenant par cette pratique un pourvoyeur de chiffre d’affaires facile, une sorte de « cavalerie ». Il suffit d’appuyer sur un bouton pour multiplier le nombre d’exemplaires par trois, quatre, voire beaucoup plus. Tout est bon dans ce système :
Les unités utilisés ne sont plus les ouvrages mais les conditionnements par 6, 12, voire plus si notoriété auto-affirmée. Les commerciaux ne sont pas exempts de reproches dans cette pratique mais j’y reviendrai. Je m’égare dans les détails. L’essentiel du propos n’est pas là.
L’antagonisme entre les deux milieux est d’autant plus frappant qu’il n’est pas justifié. Les intérêts perçus comme opposés sont au contraire intimement liés.
L’éditeur fait vivre le libraire et vice-versa. Si l’éditeur ne publie pas de livres, le libraire n’a rien à vendre et sans librairies, l’éditeur ne vendra pas grand-chose. C’est idiot d’écrire
cela mais de multiples réflexions entendues dans le cadre de mon travail m’ont laissé pantois : Vous publiez trop, vous nous assassinez avec tous ces livres inutiles, etc, etc…Si on peut
douter de « l’utilité » de certaines publications, on peut douter de la compétence de certains libraires. Je me suis souvent demandé pourquoi certaines personnes se présentaient comme
libraires. La librairie est certes un commerce mais ce n’est pas que cela. Gagner sa vie en vendant des livres n’est pas la pire des occupations mais il y a vendre et vendre. Rester derrière sa
caisse à attendre le chaland est à la portée de tout le monde, conseiller un ouvrage, organiser des rencontres avec les auteurs demande une compétence et un amour du livre bien réel eu égard au
temps passé. La rentabilité n’est pas ici le souci premier. Etre rentable, oui, mais pas à n’importe quel prix.
L’argent n’est pas une fin en soi, faire fortune dans ce milieu relève de l’utopie. En résumé, ouvrir une librairie demande avant toute chose une bonne connaissance de ce que l’on va vendre, un esprit curieux, en mouvement permanent. On a rarement vu un boucher végétarien mais j’ai souvent rencontré des libraires incultes.
J’ai aussi rencontré des éditeurs du même acabit.
Pour être juste, ce sont ceux que l’on voit le plus, qui parlent beaucoup, qui ont su « capter » le talent de ceux qu’ils publient, en littérature, ou mettre à la portée de tous des domaines de connaissances jusqu’ici inexplorées ou mal présentées par d’autres. Eux ont compris mais pas les autres. L’Edition n’existait pas avant leur arrivée, on allait voir ce qu’on …..
J’ai assisté à une quantité non négligeable de réunions de présentation éditoriale depuis 25 ans et je suis toujours étonné d’entendre au cours de ces présentations un dénigrement systématique de ce que fait la concurrence : Nous, c’est mieux, les autres éditeurs, c’est nul. Ayant changé de maison plusieurs fois sur un secteur éditorial identique, j’entendais un jour tel intervenant dénigrer son concurrent et l’année suivante, entendre ledit concurrent parler le la même manière. Charmant et…consternant. Consternant de suffisance, d’égocentrisme et, comme disait Freud, d’une hypertrophie du « moi ». Les égos surdimensionnés sont légion dans l’édition, quelque soit le domaine. C’est endémique et assez insupportable. Je vous rassure, il y a aussi des gens sympathiques comme vous et moi (à vous de voir).
Ces égos ne peuvent toutefois cacher totalement la réalité : Ces gens n’ont aucun pouvoir décisionnaire, ils sont tributaires du bon vouloir des vrais décideurs que sont les actionnaires et leurs représentants, je veux parler des directions générales.
Je parlais d’argent à propos des libraires. Ici, l’argent n’est pas un moyen mais une fin en soi.
La rentabilité d’une maison d’édition est très aléatoire, elle l’est d’autant plus quand l’éditeur obéit plus à son instinct de « découvreur » qu’à celui, plus raisonné, de gestionnaire. Aujourd’hui si les découvreurs sont rares, les gestionnaires pullulent. Publier un livre est toujours un pari, un pari sur les futurs lecteurs, ceux qui achèteront votre ouvrage. C’est une équation délicate entre le coût de revient, le prix de vente et le nombre d’exemplaires nécessaire à sa rentabilité. Minimiser le risque revient souvent à ne pas se lancer dans l’inconnu, à faire ce qui a déjà été fait (mieux si possible) ou à surfer sur l’air du temps. Avec du savoir-faire, une marque connue, c’est assez simple. C’est tellement simple que tous le font. Le résultat, vous le trouvez dans les rayons des librairies. Dans le domaine des livres pratiques, le clonage est une constante légale : Mêmes thèmes, mêmes prix, mêmes formats.
Vous chercheriez en vain une différence, quelle imagination !
Je pourrais changer de rayon, nous ferions le même constat.
Le souci de rentabilité à tout prix tue la créativité.
Dans mon esprit, naïf sans doute, le rôle d’un éditeur est celui d’un créateur, d’un porte-voix pour ceux qui ont des choses à dire, à montrer et à faire partager au plus grand nombre. C’est simple et utopique.
Au début de cet article, j’évoquais un rêve d’entente cordiale. La réalité d’aujourd’hui ressemble plus à foire d’empoigne où la loi du plus fort prime, la
rentabilité immédiate un credo absolu, au détriment d’une diversité culturelle et intellectuelle. Je n’ose imaginer l’édition dans cinquante ans. Le livre perdurera, je n’en doute pas, mais quel
livre et pour quel lecteur ?
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